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Coups de coeur jeunesse du mois

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La course / Cho Eun Young ; d’après une traduction du coréen par Kza Han – MeMo, 2010

Depuis quelques années, la Corée du Sud a fait une entrée remarquée sur le marché du livre pour enfants grâce à la richesse et à la diversité de sa production littéraire. Dans la foulée, les éditions MeMo publient La course, premier album traduit en français de l’auteur-illustratrice Cho Eun Young (1981). L’histoire est simple : une petite fille dont le jouet favori est un cheval en peluche nommé Totor, accompagne pour la première fois son grand-père au champ de course. Entre souvenirs d’enfance et peinture sociale de son pays, l’artiste raconte avec force et sensibilité les divers sentiments qui envahissent la fillette au cours de cette journée exceptionnelle : excitation, émerveillement, étonnement, joie, ennui, peur, incompréhension, déception… Le monde bruyant des paris et de l’argent n’est décidément pas fait pour les petites filles. Un récit qui nous laisse sur un léger sentiment de tristesse car les adultes sont rarement à la hauteur quand il s’agit de rêves d’enfant. Heureusement qu’il y a Totor pour garder le sourire !

Un texte sobre rehaussé de manière dynamique et expressive par une illustration très contemporaine, combinant un style à la fois proche du dessin d’enfant, de la caricature et du réalisme. De grands coups de gouache et des couleurs chatoyantes donnent vie aux chevaux en mouvement surmontés de leurs jockeys, tandis que les scènes de foule sont plutôt croquées au crayon. Cho Eun Young privilégie le noir et blanc pour les plans d’ensemble (en quelques traits ou sous forme d’empreintes anonymes) et utilise les crayons de couleurs pour traiter les personnages en gros plans, dessinant ainsi une savoureuse galerie de portraits, véritable tableau vivant à la fois pittoresque et inédit des multiples visages du peuple coréen.

C.H.

Hansel et Gretel / Grimm ; ill. par Lorenzo Mattotti ; trad. par Jean-Claude Mourlevat – Gallimard jeunesse, 2009

Sur la couverture, une forêt agitée enserre deux enfants et le titre se dégage en lettres gothiques dorées : le ton est donné d’emblée ! Jean-Claude Mourlevat offre aux lecteurs une traduction fidèle de l’œuvre originale dans toute la noirceur et la terreur qu’elle recèle. Lorenzo Mattotti la met en scène avec force et spontanéité par un décor mouvant, une forêt arachnéenne et une nature expressionniste qui happent le lecteur dès les premières doubles pages illustrées.

« On ne peut pas raconter la peur sans faire peur. (…) On ne peut pas raconter les mystères du noir, par exemple, sans les montrer, sinon on ne raconte rien » confie Lorenzo Mattotti à propos de ce travail réalisé sur des toiles d’un mètre de haut, à l’encre de Chine. On plonge dans une nature vivante, dans un labyrinthe duquel toute tentative de sortie est vaine.  Les coups de pinceau entraînent le regard et font percevoir l’angoisse de celui qui se perd en forêt : les ombres qui prennent vie, les chemins qui se ressemblent tous.  L’arrivée à la maison de pain dont l’architecture est inspirée des temples d’Angkor ne présage rien de plus rassurant, le toit se termine en une forme indéfinissable dont semble s’extirper un visage monstrueux. Tout évoque la dévoration, la forêt elle-même paraissant engloutir Hansel et Gretel.

Les enfants, grâce à une traduction fluide au vocabulaire bien choisi, pourront rentrer dans ce classique des frères Grimm et jouer à « se faire peur ». Les ritournelles rythmées sont conservées ainsi que la pirouette finale qui rappelle à tous qu’il s’agit d’un conte et permet une prise de distance.

V.L.

L’inventeur / Jean-François Martin – Thierry Magnier, 2010

Mr Félix, visage sympathique et nez rouge, cravate et col serré, épaules tombantes et  gabarit de freluquet, a une vie bien organisée. Du lundi au samedi, imperturbable, il crée des machines surréalistes pour « bonnes ménagères ». Le dimanche, en costume trois pièces, il se repose, satisfait.  Cet équilibre bienheureux est perturbé par l’arrivée d’un millionnaire au manteau vert dollar dont la physionomie n’est pas sans rappeler celle de « Mister Magoo ».  La détresse qui mine l’Inventeur augmente toute la semaine et, le dimanche, il se décompose (sur fond noir) plutôt que de se reposer.  Heureusement, son ingéniosité lui permettra de se dépêtrer de cette situation par un magnifique pied de nez à la vénalité.

Le texte est rythmé à la fois par le temps (évocation des semaines) et par des répétitions d’actions (il scie, cloue et visse, lime scie et sue), transformant notre génie en petite machine humaine. L’illustration (mélange de collages et d’aplats de couleurs sombres avec une prédominance de rouge, de bleu et de noir) évoque les affiches publicitaires du début du siècle ou parfois même les œuvres de Léger. Cette géométrie contribue à la mécanique de l’histoire. L’observation des détails permet aux enfants de parcourir l’esprit créatif de Mr Félix.

Si cet album renvoie les adultes à des références culturelles telles que les films de Tati ou de Chaplin, il s’adresse surtout directement et avec humour à l’imagination des enfants. En stimulant l’envie de créer, peut-être conduira t-il l’un ou l’autre jeune lecteur à dresser les plans d’une invention aussi farfelue qu’intelligente… ?

A découvrir : un court métrage d’animation de ce livre a été réalisé en 2010 par sept étudiants ( 4ème année à Supinfocom, Arles) et produit par La Station Animation, Les Films d’Ici et Canal+.

V.L.

Jo singe garçon / Béatrice Alemagna – Autrement Jeunesse, 2010

D’emblée, la couverture intrigue et dérange. Cette impression troublante émane du titre lui-même, de l’aspect curieusement inachevé du dessin et du lettrage ainsi que de l’expression simiesque du personnage au visage mi-souriant mi-grimaçant. D’album en album, l’artiste italienne continue de surprendre et d’innover en approfondissant avec la même exigence un unique thème, celui de l’identité des êtres. Jo singe garçon, c’est l’histoire d’une enfance hors norme, celle d’un gamin mal dans sa peau, en décalage perpétuel, pas à l’aise dans sa vie de petit garçon et qui n’hésite pas à partir à l’aventure pour découvrir sa véritable nature. Humour et gravité, poésie et mélancolie se mélangent harmonieusement dans cette histoire qui parle avec simplicité et profondeur d’amour filial et de liberté, de différence, d’humanité et de tolérance.

La relation texte-image, particulièrement dense, renforce le récit et donne vraiment  l’impression d’être dans la tête de Jo, de suivre ses pensées, rendant ainsi perceptibles les interrogations et sentiments qui traversent et bouleversent sa vie. Le graphisme faussement naïf allie composition soignée et palette de couleurs harmonieuses à une technique mixte chère à l’auteur (dessin, peinture, photos, collages).

C.H.

L’ombre du mûrier et autres histoires insolites / Gilles Bizouerne ; ill. d’Anna Karlson – Thierry Magnier, 2010

Lorsqu’on prend en main « l’ombre du mûrier », on a le sentiment d’avoir découvert un petit objet rare, personnel et précieux. On a alors envie de le glisser dans une poche ou dans un sac pour le consulter partout, à tout moment. Il a le format de l’intime et du voyage…Une fois ouvert, la préciosité est renforcée par ces petites icônes reprises sur les pages de garde, à la manière d’un livre ancien, et dont chacune symbolise un des contes.

Puisant son inspiration dans les sagesses populaires du monde entier, Gilles Bizouerne, voyageur frénétique, nous transporte grâce à des histoires pleines de malice. Il a parcouru les continents à la rencontre des conteurs, il en a gardé des messages universels portés par de l’humour et un brin de surréalisme. Ses personnages farfelus nous amènent à réfléchir, c’est ainsi qu’à chaque relecture de « l’ombre du mûrier » on dégage une saveur supplémentaire.  Le langage est rythmé, chaque mot est à sa place.  Chacun des cinq contes est référencé : parfois l’origine est unique, d’autres fois il s’agit d’inspiration libre de sources différentes. On fait escale en Alabama, en Europe Orientale, au Brésil, en Chine, en Corée et au Japon.

Les illustrations, tout en finesse, d’Anna Karlsonn, Suédoise installée à Paris, soutiennent l’originalité du propos. Les traits des crayons de couleur sont visibles, comme dans un carnet de croquis, ce qui peut encore évoquer le voyage. Les personnages semblent issus d’un cirque, du théâtre de rue ou de toiles d’Otto Dix. L’expressivité du trait et les perspectives aplaties font idéalement écho à la douce folie des contes.

V.L.

Le son des couleurs / Jimmy Liao ; trad. du chinois par Stéphane Lévèque – Bayard, 2009(Bayard Images)

Ouvrir un livre de Jimmy Liao est toujours source d’émerveillement, de surprise et de questionnement. En véritable magicien, cet artiste complet a réussi à créer une œuvre hors du commun, tout à fait singulière et personnelle, réussissant à charmer des lecteurs de toutes générations. Originaire de Taïwan, l’auteur-illustrateur a d’abord travaillé dans la publicité avant de se consacrer au dessin suite à une leucémie qui a profondément transformé sa vision du monde et son univers graphique. Véritable phénomène culturel en Asie, traduit et apprécié en Occident, Jimmy Liao propose toujours des livres à résonance universelle, avec plusieurs niveaux de lecture.

Le son des couleurs raconte le voyage initiatique d’une jeune aveugle dans le métro d’une grande métropole urbaine. De station en station, guidée par ses sens et son imagination, l’héroïne intrépide se laisse envahir par les souvenirs, les rêveries, les regrets, les espoirs. A la fois parcours réel dans la ville souterraine, voyage intérieur et envol vers l’imaginaire, le récit est tout à la fois réaliste, poétique et spirituel. Loin de raconter une « simple » histoire de handicap, l’album peut se lire comme une métaphore de la vie stressante des grandes villes et, s’il invite bien au rêve, il suscite aussi la réflexion et la remise en question.

Un mélange magnifique de philosophie orientale et de réalisme magique : simplicité et profondeur dans l’écriture ; onirisme, mystère, surréalisme et humour dans l’image. On admire la virtuosité et la variété des perspectives et des points de vue. On s’amuse à observer les pages fourmillant de détails. On sourit et on s’étonne en pointant les nombreuses références picturales et littéraires (Sendak, Andersen, Saint-Exupéry, Sempé, Matisse, Mondrian, Chagall, Escher…), sans oublier les clins d’œil  aux propres livres de l’auteur (lune, lapins, animaux géants cachés dans le décor…). Les illustrations alternent dessin au trait aux différentes nuances de gris et aquarelles aux couleurs douces et éclatantes, selon les émotions que ressent la jeune protagoniste (peur, joie, solitude, perte,…). Le livre se termine sur une jolie note d’espoir « Je cherche la petite lumière qui palpite en moi« .

Un album dédié « aux poètes » et un bel hommage au texte de Rainer Maria Rilke, « L’aveugle ». Le livre a été adapté au théâtre, à la télévision et au cinéma. Un seul regret, celui de ne pas savoir lire le chinois mandarin afin de mieux saisir toutes les nuances du texte original.

C.H.

Le trésor / Uri Shulevitz ; trad. de l’américain par Elisabeth Duval – Kaléidoscope, 2009

L’œuvre vaste de Shulevitz n’est que très partiellement disponible en français, l’arrivée d’une nouvelle traduction suscite donc toujours l’engouement. Il s’agit cette fois d’un conte oriental paru aux Etats-Unis en 1978.

Le livre s’ouvre sur une page blanche. Une phrase présente le personnage principal, laissant le lecteur faire ses premières suppositions avant d’entrer dans la représentation.  L’usage du blanc et la répartition du texte témoignent du génie de l’auteur dans la planification d’un récit aussi épuré qu’intense. Les images (une combinaison d’aquarelle, de crayon et de stylo) aux dominantes vives de vert, de bleu et de jaune sont lumineuses. On partage la quête d’Isaac, percevant instinctivement la longueur du périple grâce aux illustrations qui emplissent l’espace. Il traversa des forêts. Il franchit des montagnes : peu de mots pour décrire la nature mais un jeu d’échelle proche du Romantisme invite Isaac à un voyage intérieur.  A l’arrivée, on surplombe la capitale dans une vue aérienne voisine de la cartographie si chère à l’auteur[1]. La ville n’est pas nommée mais son architecture évoque l’Europe de l’Est, peut-être même Varsovie dont Uri Shulevitz est originaire.  On devine le plaisir du dessin dans le soin apporté aux détails des bâtiments. Du texte, on apprend peu de choses d’Isaac, mais son âge, sa forte stature, les livres au chevet de son lit sont autant d’indices visuels laissés à la compréhension de chacun. On dresse, par cette double lecture, le portrait d’un personnage subtil et unique.

L’intelligence avec laquelle Uri Shulevitz conçoit ses albums dans leur globalité se retrouve encore sur la 1ère et 4ème de couverture, rappelant l’aller-retour d’Isaac par une image en miroir. Un livre riche dont le jeu texte-image permet une découverte progressive de la saveur du récit, offrant au lecteur la recherche d’un trésor sans prix.

V.L.


[1] Voir « Comment j’ai appris la géographie / Uri Shulevitz – Kaleidoscope, 2008 », sélection du Prix Versele 2011.

Le trésor de Treehorn / Florence Parry Heide ; ill. par Edward Gorey ; trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Chantal Philippe – Attila, 2009

En 2009, les jeunes éditions Attila ont la bonne idée de publier la trilogie subversive des aventures de Treehorn, grand classique de la littérature d’outre-Atlantique depuis sa première édition dans les années 70. Après Le rapetissement de Treehorn et avant Le souhait de Treehorn, ce 2e volet entraîne le lecteur sur les traces du jeune héros, toujours aussi placide et imperturbable, en quête de son argent de poche. Armé d’une solide logique enfantine et d’une imagination débordante (influencée par sa lecture acharnée de comics), Treehorn prend le contre-pied du sentencieux leitmotiv paternel « l’argent ne pousse pas dans les arbres » pour donner vie à ses envies de petit garçon. C’est la victoire du jeu et de l’imaginaire face à l’indifférence et à l’apathie du monde des adultes. Une satire sociale savoureuse, à l’humour nonsensique, centrée sur un personnage très attachant, solitaire et rêveur, aimable et serviable, volontaire aussi, avec une attitude assez philosophe, étranger à tout ressentiment ou colère.

Le texte de Parry Heide est léger, drôle, plein de fantaisie et d’ironie, sans oublier une pointe de mélancolie et de désenchantement. Pour illustrer cet univers contrasté, l’auteure américaine a choisi l’excentrique et très pince-sans-rire Edward Gorey, dessinateur culte aux Etats-Unis. idole de Tim Burton. Un dessin minutieux à la plume noire, élégant, dépouillé, énigmatique et caustique, à la frontière de la bande dessinée et du dessin de presse. Les motifs géométriques redondants des tapisseries, des vêtements et du décor illustrent à la perfection le monde bien cadré, monotone, conformiste et insipide des parents ; les phylactères aux contours arrondis, les onomatopées et les scènes plus débridées caractérisent le monde magique et vivant de Treehorn. Il convient de souligner également la facture toujours extrêmement soignée des livres de cet éditeur.

C.H.

Wa zo kong / Beno Wa Zak – Benoît Jacques, 2009

25 ans déjà que Benoît Jacques a pris les chemins de traverse pour mener son parcours d’artiste en toute liberté, choisissant la voie résistante et courageuse de l’auto-édition. Toujours soutenu par la même volonté de singularité et de décloisonnement, il crée ici un nouvel OGNI (Objet Graphique Non Identifié), une sorte de chinoiserie, fable drôle et zen « issue d’une Asie lointaine et fantasmée ». On y suit le court destin, tragique et hilarant, d’un oiseau incapable de voler tellement il est « kong« . Jubilatoire et déjanté, le texte minimaliste est écrit dans une langue bizarre et savoureuse, à l’écriture entièrement phonétique. A lire absolument à voix haute sous peine de migraine assurée !

Couverture, papier, composition, cadrage, image, typographie, tout ici est très cohérent et très… asiatique :  texte évoquant les caractères et idéogrammes chinois ou le détachement et l’humour d’un haïku japonais ; illustration dépouillée en noir et blanc, au trait souple et enlevé, proche de l’art des estampes orientales,  Mais la patte est bien européenne, belge qui plus est, avec ce petit grain de folie dont Benoît Jacques parsème chacun de ses livres.

Cette édition de qualité à prix modique est un fac-similé de l’édition bibliophilique de 2005 avec une reproduction fidèle en bichromie des linogravures et eaux-fortes originales (24 exemplaires à… 450 euros!).

C.H.

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