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A découvrir en section jeunesse, dès 9 ans

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Les bibliothécaires de la section jeunesse participent aux réunions de préparation du Prix Bernard Versele et partagent quelques-unes de leurs découvertes avec vous.

 

Catrina / Mickaël Soutif – L’atelier du poisson soluble, 2018

Après des études aux Beaux-Arts de Rennes et un parcours de graphiste qui l’amène à travailler sur des courts-métrages et des séries d’animation, Mickaël Soutif débute l’illustration d’albums jeunesse en 2014. Il ressent également le besoin d’écrire ses propres histoires et il signe ce premier texte poétique, s’emparant avec inventivité du thème de la mort. Si son port d’attache est Madeleine-Bouvet en Normandie, c’est aussi un grand voyageur qui s’intéresse aux rites des pays qu’il visite. Il y découvre de nombreuses manières de vivre, et aussi de mourir. Il a été séduit par la dimension festive et positive de la fête des morts mexicaine et a souhaité partager cette coutume singulière avec les enfants. Catrina, personnification de la mort, fût inventée vers 1912 par Guadalupe Posada, caricaturiste, qui lui a donné ses attributs bourgeois. Son chapeau français en fait un squelette à l’élégance exagérée, lui donnant un côté un peu risible. Guadalupe Posada était influencé par Manuel Manilla, un autre caricaturiste, ainsi que par l’art macabre médiéval et par les cultes indigènes préhispaniques. Diego Riviera, mari de Fridha Kalho, fixa le nom de Catrina dans son oeuvre « Sueño de una tarde domenical, en le Almena Central ». Ce nom est une féminisation de « Catrín », qui désigne les élégants espagnols. Catrina a été totalement intégrée à la culture mexicaine. Mickaël Soutif propose de découvrir ce personnage tout en adoptant un point de vue original pour raconter son histoire : celui du défunt. Très jeunes, nous réfléchissons à « l’après » : que restera-t-il de nous quand nous aurons disparu ? Comment vivront ceux que nous avons quittés ? Apporter un panel d’histoires à ce sujet aux enfants leur permet d’apprivoiser ces questions selon leur sensibilité, de s’approprier les mythologies ou de s’en inventer. Le texte, rimé, est optimiste et enjoué mais il est également sans détours et sans tabous. La poésie ne sert pas à contourner les termes : « crâne mortuaire », « mort », « squelette », « cimetière », le vocabulaire est précis. Par contre, elle donne une musicalité au texte, permettant de l’appréhender comme une comptine, de jouer avec les mots et, éventuellement, de prendre distance. La rencontre avec Catrina est effrayante et l’angoisse augmente au fil des pages. Mais l’apaisement est retrouvé grâce aux lumières du cimetière. Ce lieu s’avère réconfortant : les familles sont là, les enfants jouent, la vie continue, on cuisine pour les disparus que personne n’oublie. Mikaël Soutif l’illustre à travers des tableaux chatoyants en pâte à modeler riches en détails. Il s’est inspiré des ex-voto mexicains et de l’imagerie colorée et fleurie liée au « Día de Muertos », de ses sculptures rituelles et de ses arbres de vie décorés. Les illustrations ressortent des pages violettes, couleur associée au deuil en occident, comme autant de scénettes regorgeant de références à la culture mexicaine. C’est un film qui s’anime devant le lecteur : Catrina ricane derrière son éventail, les flammes des bougies vacillent, la musique s’élève et les morts s’amusent. S’il aborde la mort sans détours, cet album est avant tout une invitation à l’imagination et à la découverte d’une autre culture. De plus, chacun y trouvera le fantasque, le frisson, l’aventure et l’humour qui constituent l’essence d’un récit palpitant.

Vanessa Léva

Les chaises [ LIVRE ] / Raphaële Frier ; ill. par Clothilde Staës ; trad. en arabe par Nada Issa – Le Port a Jauni, 2018

Les éditions du Port a jauni, fondées à Marseille, ont une ligne éditoriale qui fait la part belle aux textes poétiques et aux illustrations d’artistes, leur bilinguisme établit un pont par-delà la Méditerranée.  Leur collection de cahiers souples et brochés aux titres manuscrits s’adressent à l’intime. Dans «Les chaises», La délicatesse des eaux-fortes colorées et celle des poésies se répondent, tout comme les textes arabes et français. La traduction est l’œuvre de Nada Issa, autrice d’une thèse sur la sémiotique de la poésie arabe. On apprécie l’esthétique de la calligraphie qui participe à la préciosité du carnet, même si on ne peut la lire. Ces ingrédients créent une harmonie voluptueuse. En couverture, une chaise noire côtoie une chaise fleurie sur laquelle s’est posé un oiseau, contraste qu’on retrouve dans le reste du recueil. Les couleurs sombres sont parsemées de touches lumineuses. Les tons chauds de certaines illustrations créent une atmosphère quelque peu nostalgique. Clothilde Staës capte l’essence de chaque texte, quand elle représente la nature, ses traits deviennent organiques.
Raphaele Friër, enseignante à Marseille, transforme des instants du quotidien en moments de poésie. La chaise, objet utilitaire par excellence, devient prétexte à une allégorie de la vie : de la chaise du tout-petit à celle de l’absent, elle nous parle du temps qui passe et de son lot de joies et de manques. Les chaises symbolisent les changements de l’existence : il y a celles qui voyagent ou qui s’envolent, les fières ou les modestes, les esseulées, les blessées, les endeuillées, celles qui lézardent au soleil et les éternelles élèves. Le vocabulaire imagé, des odeurs de graille aux six pieds dans l’eau, donne des envies de récitation à voix haute, ou encore de chuchotements, pour savourer toutes les sonorités de la langue. Des ritournelles enfantines et des jeux de comparaisons amusants sèment des touches d’humour dans tout le recueil dont émane une mélancolie réconfortante.

Vanessa Léva

Comment j’ai adopté mon grand-père / Stanislawa Domagalska ; trad. du polonais par Lydia Waleryszak ; ill. par Julie Escoriza – La Joie de Lire, 2018 (Hibouk)

« Et qu’est-ce que vous allez faire de moi ? » La question est posée sans détours par le jeune narrateur, Gregory, 8 ans à peine, à ses parents sur le point de divorcer. Si la séparation est bien au coeur de ce roman d’apprentissage, elle apparaît surtout en filigranne d’une histoire pleine de fantaisie.

L’autrice polonaise Stanislawa Domagalska raconte avec légèreté la rencontre fortuite entre un petit garçon esseulé et un vieux monsieur excentrique. Entre ces deux-là, la complicité est immédiate. Ensemble, notre duo ou plutôt trio (n’oublions pas le chien Melon !) va vivre des aventures surprenantes et farfelues : tour à tour mangeurs d’épinards au goût de gâteau à la framboise, plafonologues, pourchasseurs de chameau en fuite, pique-niqueurs au beau milieu d’un exercice de scoutisme, gagnants involontaires d’une médaille à l’exposition canine… les trois protaginstes s’en donnent à coeur joie ! A l’instar du Monsieur Hulot de Mon oncle (voir le dessin de couverture), Melchior Omland, grand-père adoptif haut en couleurs, se révèle aussi attachant et poétique que le personnage inventé par Jacques Tati. Toujours prêt à raconter des histoires et inventer de nouveaux jeux, il sait se montrer attentif et excellent conseiller. Quant au jeune voisin Philippe Pigeon, l’apprenti espion malheureux, il est irrésistible, aussi agaçant qu’attendrissant. L’amitié, l’inventivité et l’imprévu se révèlent ici de précieux alliés pour chasser la solitude et le chagrin. Ils aideront l’enfant à accepter la situation familiale et à construire son propre chemin.

Le texte alerte et dynamique, d’une grande liberté de ton, empreint d’une ambiance délicieusement désuète (Przyszywany dziadek, littéralement « Grand-père cousu » a été publié en 1975, illustré par Andrzej Damicki), navigue entre douceur et ironie. Un petit dessin noir et blanc au trait spontané illustre de manière rigolote le début de chaque chapitre. Voilà un roman optimiste, drôle et poignant, facile à lire, qui devrait plaire à tous les enfants (de divorcés ou pas), dont la vie est parfois bien malmenée face à des parents pas toujours disponibles.

Stanisława Domagalska (1946-2007) est une autrice polonaise, journaliste, scénariste, réalisatrice et militante anticommuniste. Julie Escoriza (1990) franco-espagnole travaille dans le domaine de l’illustration, du graphisme et de l’animation. Passionnée par les livres d’images, elle collabore à l’organisation du festival international de livres illustrés « Como Pedro por mi casa » de Barcelone, créé en 2006 par Julia Pellletier. Traductrice littéraire du polonais vers le français, Lydia Waleryszak (1977) a notamment traduit Le journal de Blumpka de Iwona Chmielewska (Rue du Monde 2012) ainsi que plusieurs ouvrages de l’écrivain et pédagogue Janusz Korczak.

Catherine Hennebert

D’ici, je vois la mer / Joanne Schwartz ; ill. par Sidney Smith ; trad. de l’anglais (Canada) par Mireille Moreau – Didier Jeunesse, 2019

A l’entame du livre, une dédicace de l’autrice : « A mon père, Irving Schwartz, fils chéri de New Waterford, pour qui « Nous devons tout aux mineurs. » ».  Un album à portée universelle en forme d’hommage au père, à la ville natale et plus largement à toutes les familles de mineurs.

L’histoire se passe dans les années 50 dans une petite ville minière du Canada sur l’île de Cap-Breton en Nouvelle-Ecosse. Le temps d’une journée estivale, un petit garçon, tous les sens en éveil, nous raconte son quotidien : jouer, regarder la mer, fleurir la tombe de son grand-père, se rendre à l’épicerie, mettre la table, partager le repas familial… Et toujours, dans ses pensées, il y a ce père qui travaille sous la mer au fond de la mine et qui peut-être un jour ne remontera pas. Joanne Schwartz décrit avec simplicité et beaucoup de finesse toutes les émotions qui traversent le narrateur, tout en laissant percevoir au jeune lecteur le côté répétitif et inéluctable de cette vie d’enfant de mineur. La belle traduction de Mireille Moreau respecte au plus près le ton mélancolique et réconfortant du texte original. A la fois sombres et lumineuses, les illustrations de Sydney Smith viennent admirablement renforcer le récit. Il joue à merveille sur les contrastes en optant pour un découpage varié, tout en proposant un jeu subtil entre le noir (encre et gouache) omniprésent et différentes nuances de couleurs aquarellées. Il réussit à nous faire ressentir tant la beauté scintillante d’une mer immense que le poids écrasant et la profondeur menaçante d’une mine de charbon. Texte et image sont en symbiose parfaite et invitent subtilement l’enfant lecteur à s’interroger sur des questions essentielles comme la liberté et l’enfermement, la transmission et le poids des traditions, le choix et la fatalité.

D’ici je vois la mer (Town is by the sea, Groundwood Books, 2017) a reçu le TD Canadian Children’s Literature Award en 1918 et a été sélectionné pour The New York Times/New York Public Library Best Illustrated Children’s Books Award 2017. Autrice reconnue, passionnée par l’enfance, Joanne Schwartz (1960) est aussi bibliothécaire jeunesse depuis plus de 30 ans. Son compatriote Sydney Smith (1980) a illustré de nombreux livres pour enfants, dont Les fleurs de la ville de Jon Arno Lawson.

Catherine Hennebert

Mon frère et moi / Yves Nadon ; ill. par Jean Claverie – Gallimard Jeunesse, 2018

En couverture, deux enfants. L’un, l’aîné, décontracté, souriant, protecteur, bienveillant. L’autre, le cadet, fermé, buté, anxieux. C’est l’été, un jour de vacances familiales dans la maison au bord du lac, quelque part en Amérique du Nord. Les deux garçons retrouvent leur coin préféré, inchangé : la chaleur, l’eau, le rocher, les branches de pin, tout est là. Pourtant, aujourd’hui, tout sera différent pour les deux frères… L’écriture poétique, sensorielle et musicale d’Yves Nadon se glisse tout naturellement dans cette histoire de fratrie, de dépassement de soi, de confiance et d’amitié complice. Adoptant le point de vue du plus jeune, l’auteur ancre véritablement le lecteur dans la tête du narrateur, lui faisant ressentir la tension du récit et toutes les pensées et sensations qui bouleversent l’enfant : admiration, hésitation, inquiétude, peur, audace, détermination, griserie, fierté, bonheur… Nous assistons à un moment charnière de la vie d’un petit garçon, autant rituel de passage que moment privilégié d’intimité partagée. Quelle bonne idée d’avoir confié l’illustration de ce texte ciselé à l’immense Jean Claverie ! Son dessin au pastel, réaliste,   envoûtant, au trait délicat et vif, aux couleurs chaudes, estivales, est au diapason de cette histoire de transformation au coeur de la nature. Nous avons particulièrement apprécié le travail sur le regard et les fascinantes images de métamorphoses.

Les enfants seront sensibles à cet album intense et émouvant qui met en exergue la force des liens familiaux et l’importance de se confronter à ses propres peurs tout en exaltant le pouvoir de l’imagination et du jeu. Mon frère et moi est paru la même année aux Etats-Unis (We are brothers, Creative Editions), au Canada (éditions d’eux, maison créée par l’auteur en 2016) et en France (Gallimard Jeunesse).

Instituteur pendant 35 ans, passionné de littérature jeunesse, le canadien Yves Nadon est aussi pédagogue, chercheur, militant, auteur, conférencier, directeur de collection, éditeur. Le multiprimé Jean Claverie (1946) est l’auteur d’innombrables livres pour enfants qu’il illustre la plupart du temps. Il enseigne à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Lyon et à l’Ecole d’art Emile Cohl. Il vit près de Lyon avec sa femme Michèle Nikly, autrice, illustratrice et traductrice pour la jeunesse. Chanteur et musicien de jazz chevronné, l’artiste fait partie de l’orchestre Wood Bee Band, mais surtout du quartet de blues baptisé d’après le petit pianiste noir qu’il a imaginé : Little Lou Tour. Depuis 2003, cette formation propose notamment un concert  pédagogique évoquant l’histoire du blues, et a publié un CD, Tacot blues.

Catherine Hennebert

Les mystères de Jeannot et Rebecca / Lucas Méthé ; François Henninger – L’atelier du poisson soluble, 2019
Préparez-vous à une rencontre avec des personnages cocasses, à une balade dans une campagne aussi luxuriante que loufoque et à un joyeux désordre à la vivacité contagieuse. Dès les pages de garde, tous les personnages sont en place et le spectacle peut commencer : on entre dans les aventures de Jeannot et Rebecca comme emporté par l’improvisation des jeux d’enfants de Lucas Méthé et de François Henninger. Jeannot, sept ans, s’est acheté une ferme avec son argent de poche, il a décidé d’y vivre seul avec Rebecca, son oie. Il assume les responsabilités de cette autonomie choisie avec tout le sérieux et l’absurdité nécessaires, comme le faisait Fifi Brindacier dans sa villa Drôle de repos. On retrouve d’ailleurs la liberté enfantine de bien des héros suédois dans son mode
de vie : des élucubrations de Zozo la Tornade dans la ferme familiale, d’Astrid Lindgren, aux bêtises des enfants terribles de Barbo Lindgren et Eva Eriksson. La bouille de Jeannot, ses grimaces exagérées, ses mouvements d’humeur, sa détermination et son grand cœur derrière ses attitudes bougonnes en font un personnage attachant auquel nombre d’enfants s’identifieront. Avec Rebecca, son acolyte au caractère tout aussi irascible, ils forment un duo fougueux générateur de farces et de disputes farfelues. L’humour surgit à chaque instant. Face à eux, un autre duo : une maman qui se cache dans un stock de vidanges et un voisin passionné par la résolution de mystères insolubles. La maman n’approuve pas le mode de vie de son fils mais elle n’en est pas moins un compagnon de jeu bienveillant, prêt à préparer de délicieuses lasagnes pour toute une ménagerie. Car tout le monde garde son âme d’enfant dans cette histoire ; il semblerait d’ailleurs que la complicité des deux adultes s’explique par le fait qu’ils étaient amoureux dans leur jeunesse… Pas de cases dans cette BD, mais un enchaînement dynamique d’aquarelles. Le plaisir qu’a pris François Henninger à illustrer le scénario fou de Lucas Méthé est palpable. De la campagne de Bécassine à celle de Sylvain et Sylvette, en passant par le bestiaire de Petzy et les prémices de la ligne claire des tous premiers Tintin et Spirou, il joue avec l’iconographie et les thèmes de l’histoire de la BD. On trouve même un clin d’œil au village des irréductibles gaulois, avec la ferme sous une loupe en page de garde… Les traits sont mouvants, les gestes sont débridés et les expressions des visages sont amplifiées, on penserait presque à l’atmosphère de Steamboat Willie, le premier Mickey. Mais peut-être que chacun trouvera en ces pages des références différentes, selon ses lectures d’enfance. Quant aux plus jeunes, ils seront plongés dans une universalité : celle de la fougue et de tous les possibles qu’offre l’imagination des enfants.

Vanessa Léva

L’opossum qui avait l’air triste / Frank Tashlin – L’école des loisirs, 2019 (Mouche)

Frank Tashlin (1913-1972) était un génie protéiforme et une personnalité marquante de l’histoire d’Hollywood. Scénariste pour le cinéma burlesque, il a écrit pour les Marx Brothers et réalisé des comédies satiriques. Il a dirigé, entre autres, Jerry Lewis ou Jayne Mansfield. Il a également travaillé pour Walt Disney et la Warner Bross Cie. Il a influencé et popularisé le style des cartoons par son dessin fin, absurde et mordant. Pour lui, n’importe qui pouvait dessiner s’il savait tracer des triangles, des carrés et des cercles. Enfin, il fut l’auteur d’une série de trois livres pour enfants dont font partie « L’opossum qui avait l’air triste » et «Je suis un ours », traduits en français pour l’école des loisirs dans les années 70 et réédités aujourd’hui.

L’opossum vit dans la simplicité : le spectacle de la nature et la chaleur du soleil suffisent à le rendre heureux. Il est empli d’une sagesse innée et jouit de l’essentiel. Mais ce bonheur simple est inconcevable pour les humains qui le découvrent. Aveuglés par leur vision étriquée de l’existence et leur consumérisme, incapables d’empathie, ils veulent imposer à l’opossum leur manière de vivre. A la manière coloniale, persuadés d’agir dans son intérêt, ils l’arrachent à son milieu et lui infligent le leur, forcément préférable. L’humour des illustrations est grinçant : le visage bienheureux du petit marsupial contraste avec les expressions dures et fermées des humains. La satire et le burlesque se retrouvent à chaque page. Dans les doubles pages illustrées, c’est tout l’univers du cinéma muet comique qui se déploie : chutes, maladresses, farces et quiproquos. Le lecteur observateur y trouvera des histoires parallèles infinies et de multiples informations. Un regret toutefois : les petites modifications apportées à la traduction d’origine d’Adolphe Chagot, dans la narration, mais aussi sur les panneaux des hommes sandwichs dans la double page consacrée à la ville. On déplore également le changement de format qui a conduit à un recadrage des pleines pages et à une perte de détails. Cependant, ce petit trésor de la littérature jeunesse, regorgeant d’humour et d’esprit critique, vaut la peine d’être découvert par les enfants d’aujourd’hui. D’autant que cette fable écologique des années 50 a une résonance dramatique en ce moment : on ne peut s’empêcher de penser aux cousins de l’opossum, ses homologues vivant dans une Australie en proie aux flammes… A la bibliothèque, vous le trouverez dans les éditions de 1976 et 1990.

Vanessa Léva

Sur mon île / Myung-Ae Lee ; trad. du coréen par Eun-Joo & Flore Carré – De la Martinière Jeunesse, 2019

S’il y a une thématique récurrente dans l’édition jeunesse actuelle, c’est bien l’écologie.  Très concernée par la nature et l’environnement, la sud-coréenne Myung-Ae Lee a elle aussi choisi d’aborder la question dans son premier album en tant qu’autrice-illustratrice. Publié à Séoul en 2014 par Sangbooks sous le titre 플라스틱섬 (Plastic island), le livre nous est proposé cinq ans plus tard en traduction française.

Loin de tout propos moralisateur ou démagogique, l’artiste donne la parole au règne animal, désignant comme narrateur un macareux vivant sur une petite île flottant au milieu de la mer. « Cette île où j’habite est remplie de petites choses de toutes les couleurs. Ces choses se déversent petit à petit dans la mer en suivant les fleuves, ou bien elles arrivent en grand nombre, portées par les puissantes vagues des tempêtes ou des raz-de-marée… ». Sobriété et délicatesse sont de mise dans cette histoire où il est question du septième continent, cette gigantesque décharge évoluant en plein Océan Pacifique, qui menace gravement la biodiversité.

Dans le texte comme dans l’image, Myung-Ae Lee joue sur le décalage. L’île, que le lecteur imagine paradisiaque, se révèle artificielle et dangereuse. Le contraste domine aussi dans l’illustration : délicatement posés sur un fond ivoire, décors et protagonistes sont dessinés en noir et blanc à l’encre de Corée, tandis que les notes de couleurs sont réservées pour les débris de plastique qui envahissent peu à peu les pages, soulignant avec subtilité le piège qui se referme sur la faune et la flore marines. L’illustratrice réussit avec brio à représenter des animaux apparemment inconscients du danger mais dont le regard doux et triste reflète parfaitement le drame en train de se jouer. Leur expressivité crée aussitôt un lien d’empathie avec le lecteur. Ni catastrophiste ni optimiste, cet album engagé touchera à coup sûr les enfants tout en les sensibilisant à l’urgence de la cause environnementale. D’une exceptionnelle force esthétique et poétique, le livre a obtenu la Plaque de bronze à la Biennale d’illustration de Bratislava (BIB) en 2015.

Catherine Hennebert

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